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Publications - EchoCinergie N° 16
Interview de Patrick Gohet, délégué interministériel aux personnes handicapées
24 avril 2008

Hennion/Gohet
T. Hennion - P.Gohet

Thierry Hennion :
Merci Monsieur le Délégué de nous accorder cette interview. Pourriez-vous nous dire quel est votre sentiment sur la question de l’emploi des personnes handicapées ? Pensez-vous que le regard de la société évolue ?

Patrick Gohet :
Je pense qu’il y a plus d’intérêt, de reconnaissance, de sympathie en direction des personnes handicapées d’une manière générale et en particulier dans l’entreprise ou les administrations, mais néanmoins persistent des idées préconçues. Il y a, par exemple, une corrélation immédiate faite entre la gravité du handicap et la capacité de travail. Pour appuyer mon sentiment, je vous livre cette statistique de la HALDE : 80 % des Français interrogés citent le handicap comme premier motif de discrimination.

TH :
Est-ce que vous avez le sentiment que les associations de personnes handicapées se sont emparées de la question de l’emploi ?

PG :
Je pense que, pour les associations du secteur du handicap psychique et mental qui n’avaient pas cette préoccupation dominante, il y a une avancée certaine.
Par ailleurs, il y a un problème de recomposition du milieu associatif entre, d’une part, les organisations dont l’objet est de porter la cause du handicap et d’autre part, les organisations plus professionnelles. Je ne les oppose pas. Il y a une question de positionnement respectif en termes de légitimité sur le débat de la politique sociale. Il faut donner toute la place qui est la leur aux professionnels, mais sans que cette place vienne occulter la position politique. Si des associations n’avaient pas eu la force et la légitimité lorsqu’ont été débattus la nouvelle loi et ses décrets d’application, on ne serait pas allé aussi loin …

TH :
La loi de 2005 va progressivement transformer notre quotidien et la place des personnes handicapées dans notre société. Que va-t-elle changer en ce qui concerne la question de l’emploi ?

PG :
Paradoxalement, il y a quelques points sur lesquels la loi a créé des complications. Je citerai l’évaluation de la lourdeur du handicap ainsi que la stricte égalité entre toutes les formes de gravité du handicap, c'est-à-dire la disparition du système des unités bénéficiaires.
On a longtemps dit qu’au niveau de l’emploi, en matière législative, il n’y avait pas à ajouter au consensus existant. Mais l’embauche des personnes handicapées n’est pas uniquement liée à la Loi et à la volonté des entreprises, il faut aussi un contexte conjoncturel économique d’emploi qui le permette. Aujourd’hui, dans la pratique, on pense qu’on aurait pu être plus audacieux en matière d’incitation à l’emploi. Il ne s’agit pas de porter les objectifs d’incitation uniquement sur l’entreprise et les administrations, mais il faut inciter les personnes handicapées à aller vers l’emploi.

TH :
Quelles sont les principales pistes que vous étudiez pour favoriser l’insertion professionnelle ?

PG :
D’une part, dans tous les domaines, et celui-là en particulier, il faut simplifier : simplifier les procédures, l’organisation institutionnelle, etc… Concrètement, l’atomisation des Cap Emploi est une difficulté ; il faut les regrouper, préciser une responsabilisation territoriale afin que personnes handicapées et entreprises s’y retrouvent.
D’autre part, on n’a pas suffisamment associé ce qui est de l’ordre du domaine médical et de l’accompagnement en termes de santé. En France, une des caractéristiques de notre politique du handicap est de donner la priorité à l’aspect social. Ceci s’explique car historiquement et pendant très longtemps, le médecin était la réponse « quasi unique » pour mener aussi bien l’évaluation du handicap que la définition des solutions qui y étaient apportées. Face à cette ancienne omniprésence, un mouvement de balancier a amené une situation où l’on néglige maintenant l’approche médicale.
Dans les équipes pluridisciplinaires des MDPH (quand on peut les construire et les pérenniser), le médecin garde une position qui n’est pas suffisamment équilibrée face à l’approche environnementale et sociale et il faut davantage associer la médecine de santé au travail.

TH :
Quelques chiffres méritent notre attention sur le maintien à l’emploi : 1 million de personnes occupent un emploi qui nécessiterait un certain nombre d’adaptations, 100 000 personnes sont déclarées inaptes à tout poste de l’entreprise chaque année, enfin 40% des demandeurs d’emploi de plus de 50 ans disent avoir une affection qui limite leurs capacités.
Face à un phénomène aussi massif, comment dépasser les blocages et véritablement « changer la donne » ?

PG :
Il y a incontestablement un problème culturel. Face à une personne handicapée, la première démarche est toujours de se focaliser sur le handicap et de quantifier les incapacités. Il faut travailler sur des modes différents d’approche de la personne handicapée, relever et quantifier certes les difficultés qui sont des incapacités résultantes de déficiences mais concomitamment, regarder et quantifier les potentiels car il y a des potentiels ! La personne conserve un certain nombre de ses capacités et développe même très souvent des capacités propres de substitution. De mon point de vue, il manque un outil essentiel dans la démarche initiale: c’est le dialogue. Le système actuel, qu’il faut combattre, privilégie le questionnaire, l’évaluation technique à l’aide d’un barème. Pour mettre en place ce dialogue, il faut une personne handicapée qui en ait envie (ce n’est pas facile de s’exposer à un tiers), il faut en face des interlocuteurs qui aient l’envie et la capacité d’écouter, d’entretenir ce dialogue. La formation des professionnels doit intégrer certes la quantification des potentiels, mais également la capacité au dialogue, on en est loin aujourd’hui.

TH :
Le Président de la République a chargé Xavier Bertrand d’une réforme profonde de la santé au travail. Au regard de l’importance que revêt pour notre société la question de l’emploi des personnes handicapées, ainsi que celle du maintien dans l’emploi, comment souhaitez-vous vous emparer de cette opportunité ?

PG :
Il y a plusieurs pistes de réflexion : Il faut introduire la dimension de la santé au travail dans les outils d’évaluation du besoin de compensation et dans l’élaboration des stratégies de mise en accessibilité. Il faut également que la formation initiale et continue des médecins et des paramédicaux aborde le handicap autrement que s’il s’agissait d’une simple réduction technique de certaines facultés. Enfin il faut que des personnels de santé, issus de diverses disciplines de la santé, soient présents dans les différentes instances de consultation, de concertation, d’évaluation et de suivi.

TH :
Cette pluridisciplinarité médicale, psychologique et sociale devrait être disponible au sein des MDPH, mais nous savons qu’il y a un problème de moyens. Pour autant les Services de Santé au Travail, qui ont une légitimité à intervenir dans le champ de l’adaptation des postes et le maintien dans l’emploi, devraient disposer de ces compétences. En fixant comme mission aux SST la mise en œuvre pluridisciplinaire de cette évaluation, de recherche de compensation et de dialogue avec la personne, nous nous donnerons également les moyens d’établir aussi ce dialogue essentiel avec l’entreprise, puisque nous avons vocation à être en interface avec elle.

Ce besoin de pluridisciplinarité, nous le ressentons également et c’est de ce constat qu’est née la convention qui unit Cinergie à l’association Comète France qui intègre les médecins de médecine physique et de réadaptation. De notre point de vue « changer la donne » en matière de maintien dans l’emploi passe par le décloisonnement de la santé au travail, tant vers les autres professions médicales que vers le secteur médico-social.

Je vous remercie.

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